Le discours du Pharo a porté une promesse politique majeure. Les rapports publics — Cour des comptes, parlementaires, associations de parents d'élèves — convergent sur un constat sévère : un plan sans cadre formel, sans pilotage adapté, et dont une part importante des financements n'est pas additionnelle.
Chiffres clés du plan Marseille en Grand
Le 2 septembre 2021, depuis le palais du Pharo à Marseille, le président de la République annonce un plan exceptionnel pour Marseille et sa métropole. Présenté comme un « contrat d'ambition » de l'État aux acteurs publics locaux, il agrège un ensemble de mesures sur sept volets thématiques : éducation, santé, logement, mobilité, insertion-emploi, sécurité, culture.
Selon la communication officielle, l'effort financier de l'État atteint 5 milliards d'euros. La Cour des comptes précise toutefois que ce chiffre « agrège l'ensemble des concours annoncés par l'État, lesquels relèvent de modes d'intervention hétérogènes » : subventions nouvelles, valorisation de dispositifs préexistants, garanties d'emprunt et prêts bonifiés. La part de financement réellement additionnelle est nettement plus modeste.
Le plan repose sur une condition préalable énoncée par le président de la République : une réforme de la gouvernance de la Métropole Aix-Marseille-Provence et une remise en cause des reversements qu'elle opère au profit de ses communes membres. La CRC PACA a évalué ces reversements à 178,47 M€ par an, sur des bases qu'elle juge irrégulières.
Quatre ans plus tard, deux rapports majeurs dressent un bilan : un rapport thématique de la Cour des comptes (octobre 2024) et un rapport parlementaire des députés Manuel Bompard et Sébastien Delogu (1er décembre 2025, Marseille en Vrai). Tous deux confirment, avec des nuances de ton et de méthode, que la mise en œuvre est très en deçà des annonces.
Selon la Cour, « le plan n'investit pas dans leur globalité les nombreux champs de l'action publique qui sont concernés. Du fait de sa conception rapide et centralisée, et de l'absence d'études et de concertation préalables, ses volets thématiques ne tiennent pas suffisamment compte du caractère multiforme et plurifactoriel des problèmes auxquels ils sont censés répondre. »
Le plan recouvre l'essentiel des compétences locales, ce qui explique son caractère « multi-acteurs » : État, ville, métropole, département, région, agences (ARS, ANRU), opérateurs (SPEM, SPLA-IN), AP-HM. Aucun document unique ne formalise précisément la liste exacte des actions du plan.
Reconstruction / réhabilitation de 188 écoles via la SPEM (société publique des écoles de Marseille, détenue à 50% par l'État). Adhésion de 82 écoles au dispositif « écoles innovantes » avec recrutement sur postes à profil.
⚠ Concertation jugée insuffisante avec parents, agents et acteurs éducatifs.
Modernisation de l'AP-HM avec un taux de cofinancement de 89 %. Création de centres et maisons de santé pour lutter contre les déserts médicaux.
⚠ Restauration des équilibres financiers de l'AP-HM non abordée selon la CRC.
Rénovation urbaine (NPNRU), traitement des copropriétés dégradées par ORCOD-IN, requalification du parc en maîtrise foncière publique via la SPLA-IN.
⚠ Aucune action sur mixité sociale, ségrégation résidentielle ou production de logements sociaux.
Cofinancement par l'État de 15 projets préexistants du PDU métropolitain. Annonce de 4 tramways, 5 BHNS, automatisation du métro, « RER marseillais ».
⚠ Pas de cohérence métropolitaine d'ensemble, désenclavement des quartiers nord limité.
Création de « carrefours de l'entrepreneuriat », objectif de 8 000 entreprises créées en deux ans, dispositif « Capital jeunes créateurs » avec prime forfaitaire de 3 000 €.
⚠ Ciblage exclusif sur l'entrepreneuriat des jeunes, pas de réflexion sur l'emploi salarié.
+ 200 gardiens de la paix, pérennisation de 2 compagnies de CRS, 3 nouveaux groupes police judiciaire, 500 caméras de vidéosurveillance, nouvel hôtel de police au nord.
⚠ Approche essentiellement répressive (« Place nette XXL »), efficacité contestée.
Pôle cinéma (Cinéfabrique, cinémathèque, studios méditerranéens, base logistique). Projet ODYSSÉO (musée + recherche). Plan de modernisation du pôle médias de la Belle de Mai.
⚠ Culture réduite quasi-exclusivement au cinéma, autres filières absentes.
Le volet éducation est le plus emblématique du plan. Selon la communication officielle, ce sont 1,2 milliard d'euros qui doivent être consacrés à la rénovation des écoles publiques marseillaises. La Cour des comptes et le rapport parlementaire permettent toutefois de reconstituer une réalité plus contrastée.
Les « 1,5 milliard » pour les écoles annoncés se réduisent, à l'examen des documents, à 400 millions réellement investis par l'État (dont une partie en valorisation de dispositifs préexistants). Le reste devra être emprunté par la Ville sur les marchés financiers, avec un endettement de long terme. Selon les députés Bompard et Delogu, « les prêts garantis par l'État au bénéfice de la SPEM seront, in fine, remboursés par la Ville ».
Sur les 254 M€ d'engagements nouveaux de l'État pour les écoles, la CRC PACA constate qu'en décembre 2023, seuls 17,4 M€ avaient été effectivement payés. À l'échelle globale du plan Marseille en Grand, les sommes décaissées par l'État se limitaient alors à 1,31 % du montant total annoncé — soit, plus de deux ans après le discours du Pharo, un démarrage extrêmement lent.
Dans son rapport public thématique Marseille en Grand — Un premier bilan de la mise en œuvre du plan (2021–2023), la Cour des comptes formule un diagnostic structurant en quatre points. Sa portée n'est pas politique : elle évalue la qualité technique de la conception et du pilotage du plan.
« Le plan Marseille en Grand, son contenu, ses méthodes de mise en œuvre et ses objectifs sont insuffisamment formalisés et partagés par les acteurs. »
« L'organisation retenue par les acteurs n'est pas de nature à garantir une mise en œuvre effective et rapide des actions du plan. »
« La satisfaction des besoins prioritaires visés par le plan est rendue hypothétique tant du fait de son contenu que de l'organisation retenue pour le mettre en œuvre. »
Cour des comptes, rapport public thématique « Marseille en Grand », octobre 2024
La Cour souligne que le plan a fait l'objet d'une « gestation rapide, ramassée sur le premier semestre 2021, sans association préalable suffisante des administrations déconcentrées de l'État, des collectivités territoriales et de la population ». Les administrations préfectorales et le rectorat n'ont été informés du projet qu'en juillet 2021, soit moins de deux mois avant le discours du Pharo.
En conséquence, le plan « n'a fait l'objet d'aucune étude d'ensemble » et « le contenu du plan ne s'appuie sur aucun autre document que la transcription du discours du président de la République ». Les tentatives ultérieures de contractualisation portées par l'État se sont heurtées à la réticence des collectivités.
La réforme de la métropole, présentée comme une condition préalable, n'a été que partiellement réalisée. Si la gouvernance a évolué par la loi en 2022, la réforme des relations financières entre la métropole et ses communes membres « n'a pas été engagée ». La métropole ne dispose donc pas des ressources qu'elle aurait pu en attendre, alors qu'elle est en charge de la mobilité.
L'expression est de la Cour elle-même : « les moyens que l'État a consacré au suivi du plan ne sont pas à la hauteur des enjeux et peuvent être qualifiés d'indigents ». Initialement, le suivi reposait sur la seule préfecture, sans ressource humaine dédiée. La nomination d'une secrétaire d'État à la Ville en juillet 2023 a donné une dimension gouvernementale au dossier, sans que le dispositif administratif ne s'adapte. L'affectation à temps plein d'un membre du corps préfectoral est qualifiée de « renforcement tardif ».
Cette carte rassemble 98 projets géolocalisés du plan MEG (écoles, santé, logement, sécurité, emploi, cinéma, port) et l'ensemble du réseau transports annoncé (lignes existantes et projets conventionnés). Le fond est constitué des 393 IRIS (zones statistiques INSEE) de Marseille. Cliquez sur un marqueur pour le détail, utilisez les filtres pour isoler une thématique.
Sources des données : jeu de données opérationnel du plan MEG (144 projets, dont 98 géolocalisés) publié en décembre 2025, fichiers SIG de la Métropole Aix-Marseille-Provence pour les projets transport, et fichier IRIS de l'INSEE. Le périmètre exact des projets inclus au plan n'est pas formellement défini : « la liste exhaustive des actions entrant dans le cadre de Marseille en Grand ne fait pas consensus » (Cour des comptes, 2024). Cette carte propose une visualisation à partir des données les plus complètes actuellement disponibles.
Le 1er décembre 2025, les députés Manuel Bompard et Sébastien Delogu, dans le cadre de leur mission constitutionnelle de contrôle de l'action gouvernementale (art. 24), publient un rapport d'évaluation du plan Marseille en Grand intitulé Marseille en Vrai. Mené avec une trentaine de militant·es de La France insoumise à Marseille, le rapport repose sur plus de cent entretiens de terrain (associations, syndicats, parents d'élèves, habitants, RTM…) et un questionnaire à la sortie des écoles.
Contrairement à l'approche descendante du plan, le rapport revendique une démarche participative et de terrain. Les rapporteurs précisent que la majorité des élus de la Ville et de la Métropole n'ont pas répondu à leurs sollicitations — « ce qui témoigne d'un déficit notable de transparence de la part des exécutifs locaux ». Seule la préfecture a répondu.
Le rapport organise son analyse autour de six sections : Compétences, Logement, Transports, Écoles, Sécurité, Culture & vie associative. Son ton est nettement plus politique que celui de la Cour, mais ses constats factuels se recoupent largement avec ceux de l'institution financière.
« Marseille en Grand s'inscrit dans la droite lignée des grands projets que l'État a coutume de déployer à Marseille : des projets réalisés sans les agents, sans les travailleurs, sans les associations, sans les syndicats, sans les usagers, sans celles et ceux qui font vivre la ville au quotidien. »
« Une gigantesque opération de communication, soigneusement déconnectée des besoins réels du territoire, et dont les annonces mirobolantes masquent mal qu'il ne s'agit que de recycler des crédits déjà existants. »
Manuel Bompard & Sébastien Delogu, Marseille en Vrai, conclusion, décembre 2025
Les conclusions politiques diffèrent, mais les constats factuels convergent largement. Le tableau ci-dessous compare les principaux diagnostics partagés sur cinq enjeux clés.
| Enjeu | Cour des comptes (oct. 2024) | Bompard–Delogu (déc. 2025) | Convergence |
|---|---|---|---|
| Conception du plan | « Conception rapide et centralisée, sans phase d'étude préalable ni concertation » | « Lancé sur la base d'annonces de campagne, sans planification ni coordination » | ✅ Forte |
| Périmètre financier | « Agrège des concours hétérogènes » 1,31 % décaissé fin 2023 |
« Recycler des crédits déjà existants » 400 M€ État réels sur 1,2 Md€ écoles annoncés |
✅ Forte |
| Réforme métropolitaine | Réforme « inaboutie » ; 178,47 M€/an de reversements irréguliers | Métropole « en impasse politique et financière » (citant Woerth) ; rejet transpartisan | ✅ Forte |
| Volet écoles | « Mesures insuffisantes pour la réussite scolaire » ; manque de lien bâti / pédagogie | Concertation insuffisante ; financement majoritairement à charge de la Ville ; cantines au privé | ✅ Convergence |
| Volet mobilité | « 15 projets préexistants sans cohérence métropolitaine » ; désenclavement insuffisant | « Aucune extension de métro » ; multiplication d'extensions de tram redondantes | ✅ Convergence |
| Volet logement | « Aucune action sur mixité sociale et ségrégation résidentielle » | « Destruction de 2 800 logements sociaux » ; rien sur l'hébergement d'urgence | ~ Partielle (factuelle) |
| Volet sécurité | Volet abordé sous angle réalisation (effectifs, équipements) sans évaluation d'efficacité | Approche « tout répressif » jugée inefficace ; technosurveillance contestée | ~ Divergence d'angle |
| Gouvernance | Suivi « indigent » ; aucune instance générale de pilotage | « Pensé et validé par en haut » ; déficit de transparence des exécutifs locaux | ✅ Forte |
Lecture du tableau : les deux rapports relèvent de logiques institutionnelles très différentes (juridiction financière vs contrôle parlementaire). Sur les faits et la structuration du plan, ils convergent fortement. Sur les jugements politiques portés (idéologie néolibérale, fonction électorale du plan), seuls les rapporteurs parlementaires se prononcent.
Le 12 octobre 2023, la FCPE 13 participe au premier comité d'accompagnement de l'évaluation du Plan Marseille en Grand, organisé par la Chambre régionale des comptes PACA. Aux côtés de la CESER, de la PEEP, d'associations d'usagers et d'experts universitaires, la fédération apporte sa contribution sur ce qui constitue le premier service public de la ville : l'école.
76 000 enfants fréquentent les 471 écoles publiques de Marseille, réparties en maternelles, élémentaires et primaires, à comparer aux 111 quartiers de la ville. L'école est « le premier service public visible et accessible sur l'ensemble du territoire » et celui qui offre le plus de mixité. Une école ce n'est pas qu'un bâtiment : c'est aussi 7h30 d'amplitude quotidienne (garderie, classe, pause méridienne, périscolaire, extrascolaire).
La contribution complète les tableaux d'indicateurs proposés par la CRC en y ajoutant des dimensions essentielles pour les familles. Quelques exemples concrets :
La contribution FCPE liste neuf demandes de communication de documents administratifs qui ont reçu des refus, malgré l'avis favorable de la CADA : dossiers techniques amiante, liste des « Allo Mairie Ecoles », dérogations scolaires, effectifs école par école, fiches techniques des plats Sodexo, patrimoine de la ville par affectation, données du RSU, attestations savoir-nager, échanges entre la DGA Plan Écoles et les majors du BTP… Six de ces refus font l'objet d'instructions au Tribunal administratif de Marseille.
Cette difficulté d'accès aux données chiffrées et aux documents administratifs rend la fonction d'évaluation citoyenne quasi-impossible. Or l'évaluation publique participe pleinement de la démocratie locale, comme le rappelait la FCPE en ouverture : « nous usons des rapports de la CRC tout comme nous usons du tribunal administratif qui restent les institutions de défense de nos droits des citoyens et de respect des obligations des collectivités. »
Quatre ans après le discours du Pharo, trois familles d'éléments coexistent dans le bilan de Marseille en Grand. Cette synthèse les distingue pour aider à se forger une opinion.
Le plan a mis en lumière la situation singulière de Marseille et sa métropole : retards d'investissement, écoles dégradées, parc de logements en souffrance, transports sous-dimensionnés. La Cour le reconnaît elle-même.
Des actions concrètes sont engagées : 188 écoles dans le plan SPEM, modernisation de l'AP-HM, ORCOD-IN sur les copropriétés dégradées, premiers travaux livrés (Vayssière, Saint-André La Castellane, Jolie Manon…).
Une attention politique au plus haut niveau de l'État, avec un secrétariat d'État dédié à compter de juillet 2023.
Le périmètre des 5 milliards : ce chiffre agrège des concours hétérogènes (subventions nouvelles, dispositifs préexistants, garanties d'emprunt). Le rapport parlementaire évalue à 400 M€ État réels la part « écoles » sur 1,2 Md€ annoncés.
La pertinence des choix : dans le logement, destruction nette de 2 800 logements sociaux ; dans la mobilité, pas d'extension de métro ; dans la culture, focus quasi-exclusif sur le cinéma.
La gouvernance : dispositif jugé « indigent » par la Cour, absence d'instance générale de pilotage, suivi quasi-exclusivement préfectoral.
Au-delà des critiques, des demandes concrètes méritent d'être portées : (1) la mise en œuvre intégrale des quatre recommandations de la Cour des comptes (cadre contractuel, évaluation séquentielle, gouvernance générale, rapports d'étape publics) ; (2) la nomination d'un·e PRADA dédié·e au plan Marseille en Grand ; (3) la création d'un portail public ouvert centralisant tous les documents, indicateurs et financements ; (4) l'association systématique des associations, syndicats, parents d'élèves, agents municipaux et habitants à la définition et au suivi des actions ; (5) la distinction explicite entre crédits nouveaux et crédits préexistants dans toute communication financière.
Le plan Marseille en Grand mobilise un grand nombre de sigles institutionnels. Ce lexique aide à s'y retrouver.